Ils sont cent. Cent joueurs à avoir marqué l'Histoire des Girondins de Bordeaux un peu plus que les autres, que ce soit grâce à leur classe naturelle, leur fulgurance d'un soir, leurs frasques en dehors des pelouses, le prix de leur transfert, leur talent comique ou même leur taille. Chez Les Girondins a décidé de les classer et de vous les dévoiler de manière décroissante jusqu'au leader. Alain Giresse, bien évidemment.
Alain Giresse, bordelais de 1970 à 1986. 169 buts en 594 rencontres.
« C'est au Parc Lescure que je suis né ». Quand Alain Giresse évoque ses origines, il fait mentir son état civil. C'est Langoiran, bourgade située à 25 kilomètre au sud-est de Bordeaux, que la future légende Girondine voit le jour en août 1952. Et à Langoiran il n'y a pas d'équipe de jeunes. Alors, on joue dans un pré, dans une cour, sur un chemin. Par hasard, le père, Jacques Giresse, ancien joueur de niveau local, tombe sur une annonce pour une détection organisée par les Girondins. Il y inscrit Alain. Quand on lui demande à quel poste il joue, il ne sait pas. Il n'a jamais joué dans une équipe constituée. Alors Alain répond « demi ». Bien vu. Il découvre ce qu'est une équipe, et la concurrence qui va avec. Mais aussi les bandes de gamins de son âge mus par la même passion.
Les Premiers matchs
Paliers par paliers, il passe par toutes les équipes de jeunes du club, parfois peu de temps, tant il est tentant de la surclasser en dépit de son physique. Alors que les premiers trophées viennent garnir le salon familial -Coupe du Sud-Ouest 1966 avec les minimes, 3ème du Concours National du Jeune Footballeur 1968-1969-, il est appelé à l'été 1969 à intégrer l'équipe réserve à l'occasion d'une rencontre de gala face aux professionnel. Panique. Le junior 1ère année est blême à l'idée de monter dans le même bus que les pros ! Il joue une mi-temps, correctement, ce qui a pour effet de le décomplexer. Après deux matchs joués avec la réserve, Bakrim, l'entraîneur des pros, l'inscrit remplaçant sur la feuille de match pour une rencontre de Coupe des Villes de Foire (ancêtre direct de la Coupe UEFA) face aux Écossais de Dunfermline Athletic Football Club. L'adolescent n'entre pas en jeu, encore trop léger pour ce type de joute. Très vite, tombe sa première sélection en équipe de France juniors, où il côtoie un certain Bernard Lacombe.
Debouts de gauche à droite : Cuperly, Boissier, Lopez, Courbis, Nicol, Gili
Accroupis : Pascalou, Giresse (Cap), Berdoll, Lacombe, Desmenez
S'ensuit logiquement un contrat professionnel aux Girondins, assorti d'un nouveau régime pour les entraînements : il est à présent astreint au rythme quotidien à Roquevielle, le camp d'entraînement bordelais pré-Haillan. Giresse, pour qui on ne gagne pas sa vie en jouant au football, continue à bricolasser à temps perdu dans l'atelier de papa, et est si tétanisé à l'idée de recevoir un salaire qu'il passe trois mois avant de se décider à passer au siège chercher ses premiers chèques ! La fin de saison suivante voit André Gérard, le coach, l'inclure dans l'effectif pro. Le 17 octobre 1970, il fête sa première titularisation en équipe première, en championnat, à Nîmes. Il s'installe dans l'équipe, commence à faire l'unanimité. Pour la presse locale c'est "le nouveau Guillas". Jean Roureau arrive aux commandes du club, succédant à M. Martin, beau-père de J-L Triaud. Des années difficiles s'annoncent, avec un seul titre, la Gambardella 76. Tout est fait un peu à l'économie, en se reposant sur une base locale renforcée de quelques apports extérieurs.
Les Girondins en 1971. Alain Giresse porte le numéro 8 :
Girondins de Bordeaux 1971 par ChezLesGirondins
1978 : "Giresse, Alain, 25 ans, milieu de terrain" :
"Giresse, Alain, 25 ans..." par ChezLesGirondins
Le déclic dans l'épreuve
Tout change sous la triple conjonction d'évènements qu'il est tentant de relier entre eux. D'abord, en 1979, l'arrivée de Claude Bez et son ambition illimitée aux manettes. Puis, en second plan, presque sur la ligne d'horizon, le tacle-accident-fait divers subi par Daniel Jeandupeux en 1977, dont les conséquences s'apprécient encore de nos jours -à moins que ce ne soit que coïncidence fortuite- et le décès lors d'un footing d'entraînement d'Omar Sahnoun en 1980. Les grandes équipes se forgent-elles dans les grandes épreuves ? Peut-être. Toujours est-il qu'Alain est conspué (certes, exceptionnellement, et comme la très grande majorité des joueurs de ce top cent) sur son propre pré, au grand désarroi de son père qui ne mettra plus les pieds au stade. Mais, poussé par la bézienne ambition et voyant disparaître les uns après les autres tous les locaux de la feuille de match au profit de recrues extérieures, le Langoirannais franchit encore un cap au lieu de sombrer face la construction inouïe qu'édifie Bez. Mieux, Giresse va s'emparer des clefs du camion girondin et inscrire à jamais, ou pour tellement longtemps, son nom sur la carte grise de celui-ci. Désormais, Girondins = Giresse de Bordeaux.
Un homme de valeurs
Alain reste sur ses valeurs. Il puise dedans. Une armoire, ou plutôt des rayonnages de murs entiers de chaussures de foot, retouchées parfois, adaptées. Il en emmène un choix considérable dans les déplacements longues durées. Nul autre que lui ne s'avise de les toucher, ne serait-ce que pour les nettoyer. Il revoit son jeu, l'approfondit. D'un jeu de contre avec défense individuelle stricte, posé sur une relance de pompier qui s'assure de contrôler les départs potentiels de feux, Jacquet, instaure une animation qui lui convient mieux, au sein de laquelle il développe vite toutes ses qualités : Bordeaux possède la balle, pose le jeu, ne fait pas en fonction de l'adversaire, est assez fort pour l'obliger à s'adapter. A subir. Seul local de la feuille de match sous les années Jacquet, à quelques seconds couteaux occasionnels près, il dévoile toute la couleur, toute la palette de son répertoire, sa couverture, sa protection de balle, sa capacité à faire tourner tel un handeux autour d'une défense hermétique avant d'inventer la faille, si elle ne se crée pas toute seule. Not to mention sa patte sur coups-de-pied arrêtés. Son amour du geste simple, pur et efficace (ce qu'il y a de plus difficile) commence à faire le tour de l'Europe.
Son doublé sur coups-francs, face à Nantes en 1984-1985 :
Alain Giresse avant le match retour de la Coupe de l'UEFA contre Hambourg. Bordeaux sera éliminé en s'inclinant 2-0 :
Giresse avant Hambourg-Bordeaux 1981 par ChezLesGirondins
Une star mondiale
Désormais, à l'annonce des compositions, le simple « n°10, Capitaine, Alain Giresse » suffit à faire chavirer un Parc Lescure pas encore peuplé par une assistance composé de connaisseurs-gentlemen aussi exigeants que tièdes. Les entraîneurs adverses, qui le font souvent prendre en individuelle avec consigne au joueur de « ne pas regarder à la distribution », se plaignent en conférence d'après-match à Lescure « qu'on ne peut plus toucher à Giresse ». Parce que c'est bronca, pression énorme sur l'arbitre, et il y a un jeu, une salve de huées sur le joueur au marquage, et si Alain est touché, des chants, des encouragements, jusqu'à ce qu'il se relève, puis des applaudissements et des hourras comme pour un but tout simplement parce que Giresse se redresse.
Depuis la Coupe du Monde 1982 (il accumule les distinctions honorifiques : joueur le plus combatif de la Coupe du Monde, deuxième joueur européen après Paolo Rossi et meilleur joueur français pour l'ensemble de la presse, etc) le capitaine girondin est une star mondiale. Il fait le plus dur : confirmer dans cet environnement-là. Le maître-artisan peaufine l’œuvre et fait passer quelques vents de folie lors des confrontations UEFA 1982-1983 (Carl Zeiss Iéna, Hadjuk Split...) en plus de ses performances dans les compétitions hexagonales et en sélection. A trente ans, il est convoité comme jamais en Europe. En 1983 il est en fin de contrat et choisit de rester au club en dépit de perspectives plus lucratives. La magistrale saison 1984 lui donne raison : capitaine des Champions de France, puis Champion d'Europe avec l'équipe de France. La saison 1984-1985 (la plus belle des Girondins de ces années-là, selon Jacquet), Giresse fait mieux, fait plus, il hausse encore son niveau de jeu, son rayonnement. En 1986, il reçoit la Coupe de France comme un gamin, en hurlant : « Elle est à moi, on ne me l'enlèvera pas ». Il dort avec la nuit suivante, prétend-on. Le trophée était certes plus prestigieux qu'aujourd'hui, mais quand on s'appelle Giresse et qu'on est connu de toute la planète foot, celça fait sourire ! Mieux, suite à un pari sur cette finale, il rallie Lourdes à vélo en compagnie de Bernard Lacombe sous l’œil bienveillant de Roger Lapébie.
En 1983, Alain Giresse explique sa décision de rester aux Girondins :
Son but en finale de la Coupe de France 1986 face à Marseille :
But de Giresse contre Marseille en 1986 par ChezLesGirondins
Sur la route de Lourdes, en compagnie de Bernard Lacombe.
Le départ pour Marseille
Il part dans la foulée au Mundial mexicain, co-composer ces fameuses partitions pour carré magique jusqu'en demi-finale. Giresse est au sommet, ne quitte plus son sommet, mais il a 34 ans et Bez recrute Ferreri et Vercruysse. Une fracture s'ouvre. C'est le drame. Tapie se vante d'avoir réussi un coup complètement injouable en le faisant signer à Marseille. Un séisme sur la Gironde. « Giresse a trahi le club », vocifère Bez à qui veut l'entendre, ce que nul ne trouve crédible. La ville, la Gironde est sous le choc. Les gens sont abasourdis, on assiste à des scènes étranges de supporters errants, hébétés, livides, refusant l'évidence, et même au renvoi d'abonnements au Haillan. En ville, comme dans les cafés, les entreprises, partout, on ne parle plus que de ça.
A jamais dans la légende des Girondins
Mais, finalement, peu importe. Meilleur buteur de l'Histoire des Girondins avec 159 buts. Quatrième joueur du championnat de France de Division 1 en termes de matches disputés, avec 586 rencontres, derrière trois gardiens de but (Ettori, Dropsy et Baratelli). Capitaine et Champion de France avec les Girondins en 1984 et 1985, Capitaine et vainqueur de la Coupe de France 86. Meilleur buteur de la Coupe UEFA 1983. Joueur français de l'année en 1982 et 1983 selon France Football. Le tout en chiffrant 7 centimètres de moins que Lionel Messi sous la toise. Tout ceci, qui est tangible, restera. Mieux, nul ne l'a dépassé dans la ferveur entretenue par le public envers un joueur des Girondins, ni dans l'identification joueur-club.
Convié en 2006 à donner un coup d'envoi fictif pour fêter les 125 ans du club, Gigi fait monter une clameur spontanée depuis un Virage-Sud composé d'une génération de supporters qui n'a pu le connaître. Un instant magique, gâché par un speaker beaucoup trop zélé qui croit bon de couvrir l'ovation avec un tube largement oubliable. Un irrespect total généré par un ambianceur maladroit, comme une métaphore du football moderne. Mais ça, Giresse s'en fiche. Même en ruine, même avec une pelouse en vrac, même rebaptisé, il sait qu'il ne se sentira jamais aussi bien que dans son berceau.
France 3 Aquitaine revient sur sa carrière :
Bordeaux-Leipzig, septembre 1983. Malgré la défaite, Giresse inscrit un but somptueux (autour de la 10ème minute) :
Antenne 2 dresse son portrait en octobre 1985 :
Portrait d'Alain Giresse par ChezLesGirondins

