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Interview de Jérôme Bonnissel

Interviews
Écrit par Alfonso Ribeiro, Tias et Rodriguez, fils à la logistique   
18-05-2007
Mercredi 09 mai dernier, alors que l'équipe de chezlesgirondins.com accomplissait son devoir en rejoignant les travées du stade Chaban-Delmas pour assister à la réception du FCNA dans l'espoir de pondre une 'nalyse des plus pertinente à ses fidèles lecteurs, un de nos plus grands fans nous fit part de son souhait de figurer sur le blog. Passée la surprise, nous répondîmes favorablement à sa requête en lui proposant une rapide interview téléphonique. Fou de bonheur, le jeune admirateur répondant au nom de Jérôme Bonnissel (nous avons vérifié auprès de la préfecture) nous rappela le lendemain. Comme il s'est avéré que ce p'tit gars avait des choses à dire, nous avons décidé de vous publier l'intégralité de notre conversation téléphonique.




Avant de vous plonger dans cette interview, et pour que les plus jeunes d'entre vous situent bien le personnage, voici un rapide topo sur la carrière de Jérôme. Né et formé à Montpellier, il a foulé la pelouse de la Mosson durant 4 saisons, de 92 à 96. Chez les Nicollin's boys, il évoluera avec des joueurs tels que Laurey, Der Zakarian, Asanovic, Pavon, Robert ou Bakayoko. Rapidement repéré grâce à son tempérament offensif qui lui permit d'accéder à l'Equipe de France Espoirs (dont il fut le capitaine), il quittera l'Hérault pour La Corogne après y avoir perdu une finale de Coupe de France en 1994 face à l'AJA de Martins, Cocard, Baticle et Vahirua.

En Galice, Jérôme disputera 63 matchs en 3 saisons sans parvenir à inscrire une 1ère ligne à son palmarès, même entouré de partenaires prestigieux tels que Rivaldo, Madar, Mauro Silva, Martins, Songo'o, Donato, Fran, Martin Vasquez, Naybet, Hadji, Djalminha ou Pauleta. En 1999, les Girondins Bordeaux champions de France en titre désirent recruter des joueurs d'expérience afin de faire bonne figure Champions League. C'est donc naturellement que Bonnissel débarque au Haillan bien décidé à faire oublier Torres-Mestre (on a connu des défis plus difficiles).

Aux Girondins, il va découvrir la coupe d'Europe (9 matchs de C1, 7 de C2) et gagner un premier titre, la Coupe de la Ligue 2002 (même s'il ne participera pas à la finale, blessé). Durant sa période bordelaise, il est le capitaine de l'Equipe de France A' (paix à son âme). En janvier 2002, après 3 saisons et demie à Bordeaux, il part pour l'Ecosse où il jouera 3 matchs et gagnera 3 titres (Coupe d'Ecosse, Coupe de la Ligue Ecossaise, Championnat d'Ecosse) avec les Rangers.

Cette saison-là, les Rangers comptaient dans leurs rangs Ronald De Boer, Caniggia, Barry Ferguson, Amoruso, Arveladze et Arteta, entre autres. Il rejoindra ensuite Tigana, Legwinski, Boa Morte, Malbranque, Van Der Sar et Saha à Fulham pour deux saisons. Là encore, il est victime d'une blessure et quitte le club en 2005 sans avoir joué lors de sa 2ème saison au sein du club d'Al Fayed. Après plus d'un an d'inactivité, il tentera un ultime défi en rejoignant l'OM en 2006. Il n'y jouera que 6 matchs avant de mettre fin à sa carrière.


Effectivement, les Montpelliérains repartiront avec une valise ce soir là.


Jérôme, tu viens d'avoir 34 ans, est ce que tu te sens encore apte à jouer au haut niveau ?


Non.

En 1995 tu disais « à la fin de ma carrière je serai tenté par le journalisme et mettre à profit mes études ». Est-ce que tu as gardé cette orientation ?

Non (rires), le journalisme ça ne me correspond pas du tout. Par contre, j'ai préparé un dossier pour entrer à la fac de Limoges pour faire une formation en droit et économie du sport afin de valider l'expérience que j'ai eue en 15 ans de professionnalisme.


"A Bordeaux, j'ai certainement passé la meilleure période de ma carrière."

 

Donc si aujourd'hui tu rencontrais le Jérôme Bonnissel de 22 ans, tu lui dirais qu'il a tout faux ?

Oui, sur beaucoup de choses.

Quand tu dis que tu n'es plus prêt pour le haut niveau, c'est plus physique ou mental ?

C'est un tout. J'ai toujours dit que le jour où je ne pourrais plus jouer comme j'en ai envie il serait temps d'arrêter. Je n'ai pas été épargné par les blessures sur la fin de ma carrière. Je cours toujours aussi vite, quand on dit que c'est physique c'est pas totalement vrai, pas totalement faux. Disons que si je dois jouer 5 matchs aujourd'hui, je suis capable d'en jouer 2 comme avant, mais je mettrais plus de temps à récupérer et les 3 matchs qui restent je dois gérer mes efforts et être moins bon, moyen, voir pas bon du tout. Par rapport à mon caractère, ça ne me convenait pas.

C'est la saison à Marseille qui t'a fait réaliser ça ?

A Marseille ils ne m'ont pas fait de cadeaux, ça faisait un an et demi que je n'avais pas joué. J'ai joué six matchs en l'espace de quatre semaines, c'était quatre semaines très très dures pour moi. Après Marseille, j'ai continué à m'entraîner avec la réserve des Girondins puisque j'avais le projet de partir jouer aux Etats-Unis mais je me rendais compte que même en m'entraînant, il y a des matchs où je me sentais très très bien et les jours d'après il y avait un trou. C'est pour ça que je voulais aller aux Etats-Unis. Là-bas j'aurais largement eu la possibilité de jouer et de récupérer. Mais en Angleterre ou même en France, jouer 2 matchs sur 5 ça aurait fait un petit peu grincer au niveau de la direction du club où j'aurais pu aller. Il valait mieux arrêter.

Après avoir connu beaucoup de belles régions tu vis aujourd'hui à Bordeaux, qu'est ce qui t'attache ici ?

A Bordeaux j'ai certainement passé la meilleure période de ma carrière, et j'y ai rencontré beaucoup d'amis. J'avais toujours eu l'intention de repartir habiter à La Corogne parce que c'est une région très calme, j'aime beaucoup l'Espagne et j'ai des amis là-bas. Mais ma femme préférait revenir en France. Comme elle m'a suivi partout pendant 15 ans et que c'est moi qui ai géré ma carrière tout seul sans faire trop cas de mon entourage, à un moment donné faut penser aux autres. J'ai deux enfants, je suis marié, il fallait penser à eux. Bordeaux ça coulait de source, c'est quatre ans extraordinaire, des amis, une région magnifique que j'aime, une ville que j'aime et une tranquillité pour l'éducation de mes enfants. J'ai vécu 6 mois à Marseille, je n'aurais pas pu trouver cette tranquillité là-bas, ni même à Montpellier. J'ai préféré revenir ici, je ne le regrette pas, on est vraiment bien.

Tu viens de faire super plaisir à l'un de nous qui est espagnol. (rires)

(rires)


"Quand un gamin vient dans un club comme Bordeaux, c'est différent pour lui de jouer le maintien et que tout le monde soit content quand il fait match nul contre Paris à domicile, et Bordeaux où il faut gagner à la maison et faire des bons résultats à l'extérieur."


A ton époque aux Girondins, le groupe était composé de « papas » (Ramé, Jemmali, Dugarry, Micoud, Pavon, Laslandes, Roche, Wilmots, Pauleta...), comment ça se passait entre vous qui êtes quasiment tous des leaders ?


Le recrutement avait été fait dans ce sens : avoir des joueurs d'expérience pour toujours jouer les premières places. Il y avait une très grosse attente des gens après le titre de 99, et puis surtout cette Ligue des Champions qui demande beaucoup d'expérience, on l'a vu cette année. Entre nous il y avait une ambiance extraordinaire, les quatre années ont été très très bonnes mais les deux premières ont été vraiment exceptionnelles au niveau de l'ambiance car, comme tu dis, on était tous des « papas », on s'auto-gérait, on avait un objectif commun, on savait où on voulait aller et on s'en donnait les moyens. Ca a moyennement réussi puisqu'on a raté la Ligue des Champions à un, voire deux points, mais il y avait vraiment une superbe ambiance, autant à l'entraînement qu'en dehors. A ce niveau c'était vraiment génial.

 
Jérôme n'a pas attendu de signer aux Rangers pour dézinguer du Celtic.

Parmi tout ces joueurs de caractère, est-ce qu'il y en avait un ou deux qui prenait un leadership plus important, qui prenait la parole dans les vestiaires ?

C'est Michel Pavon qui était le leader parce qu'il est arrivé avant, il a participé à la reconstruction de l'équipe après l'épopée de 96, il a connu l'avant et l'après titre. Si c'était Michel le capitaine, il y avait entre nous un très grand respect. Là où Michel était très bien, c'est qu'il parlait beaucoup avec nous, il nous demandait notre avis, on faisait pas mal de réunions pour savoir quelle attitude on devait tous avoir, et après il prenait son rôle de porte-parole. En plus, sur le terrain il avait une situation centrale. Donc notre capitaine c'était Michel, mais on était tous capable de se faire respecter. Que ce soit face aux journalistes, au niveau des négociations avec le président, au niveau du club ou des supporters qui étaient tendus car leurs attentes étaient très fortes, chacun réagissait en fonction de son caractère.

Et la place d'Elie Baup dans tout ça ?

Elie c'est un très bon entraîneur, que ce soit au niveau de la qualification des entraînements, de la gestion des entraînements, de la préparation physique avec Eric Bedouet. Il avait un bon staff, donc au niveau de la gestion d'une saison il était très bon. Après, c'est vrai qu'il y avait beaucoup d'auto-gestion. Je dirais pas qu'il était un peu en retrait, mais il laissait faire. Il sentait qu'il pouvait avoir confiance, il voyait que certains joueurs, si l'entraîneur était trop sur eux ça pouvait les emmerder, faire baisser leur rendement. Moi je faisais partie de ces joueurs. En quatre ans j'ai du avoir deux, trois discussions de plus de dix minutes avec Elie Baup, parce qu'il a su d'entrée comment je fonctionnais. Je n'avais pas besoin de quelqu'un derrière mon cul, j'étais ponctuel, professionnel, dès que je sentais que physiquement je baissais je faisais du rab pour garder mon niveau. J'étais marié, j'avais des enfants, et comme on était à peu près tous dans cette situation il laissait faire. Le problème qu'il y a eu après, c'est quand il y a des joueurs plus jeunes qui sont venus et qui avaient besoin de quelqu'un. C'est là que les résultats du club ont baissé, quand tous ces joueurs d'expérience ont été remplacés par ces joueurs plus jeunes qui arrivaient dans un grand club où il y a une grosse attente et donc où il faut gagner. A Bordeaux on n'est pas là pour faire un match nul. Et ça c'est la différence entre Montpellier, Sochaux ou des trucs comme ça et Bordeaux. Quand un gamin vient dans un club comme Bordeaux, c'est différent pour lui de jouer le maintien et que tout le monde soit content quand il fait match nul contre Paris à domicile, et Bordeaux où il faut gagner à la maison et faire des bons résultats à l'extérieur. Des bons résultats à l'extérieur c'est gagner au moins un match sur trois. Elle est là la différence. C'est peut-être là où Elie a rencontré un peu plus de difficultés parce que tous ces joueurs cadres sont partis au fur et à mesure. Mais sa place était très importante car c'est quelqu'un qui laissait faire, qui écoutait, qui regardait beaucoup mais qui intervenait peu parce que ce n'était pas nécessaire.


"Quand je suis arrivé à Bordeaux, je sortais d'un année difficile avec La Corogne et j'étais persuadé que j'allais réussir ici parce que je voulais vraiment venir dans ce club."


Lors de la saison 2000/2001, tu as fini meilleur passeur de l'équipe avec neuf passes décisives. Aujourd'hui, ce chiffre paraît énorme car les meilleurs passeurs du championnat en sont à huit passes alors que ce sont des attaquants ou des milieux offensifs. Comment expliques-tu cette réussite ?

Ca me fait plaisir que vous l'ayez remarqué parce qu'à l'époque c'était presque passé inaperçu. Hormis les spécialistes qui notent tout, personne ne l'avait remarqué, et en plus j'en avais fait 3 ou 4 autres en coupes. Par saison je tournais à 4, 5, 6 passes décisives et j'ai toujours essayé de m'améliorer parce que je suis assez dur avec moi-même. Bordeaux était peut-être un club plus propice à mon amélioration, et en plus ils avaient fait venir un sophrologue. Un sophrologue, en fait c'est un préparateur mental comme cela se fait beaucoup dans le rugby, et moi je suis allé le voir dans l'unique but de dépasser 5-6 passes décisives par saison. Il y a un travail qui a été effectué la première année mais qui n'a porté ses fruits que la deuxième année, peut-être parce que j'avais une très grosse complicité avec Dugarry. Il s'est servi de mes appels, et moi de ses dribbles, quand il passait à l'intérieur, je passais à l'extérieur. En tous cas y a eu un déclic. Sans rentrer dans des termes de sophro, quand j'étais en situation de faire une passe décisive, j'étais dans le temps, ni en retard ni en avance, dans le temps. On avait beaucoup travaillé sur ça, et cette année-là j'ai fait neuf passes décisives avec un joueur qui était très très intelligent même si on l'a souvent critiqué à Bordeaux à cette époque-là. C'était Wilmots. Il avait très bien compris mon jeu et mes centres. Si vous remarquez, sur mes neuf passes décisives, il y en a quatre ou cinq qui sont pour Wilmots, et les quatre ou cinq buts que je lui fais marquer, ce sont tous les mêmes. Ce sont des centres qui arrivent au point de pénalty, et Wilmots qui avait un jeu de tête extraordinaire arrivait et catapultait ça dans les barres.

Le fameux jeu de tête de Wilmots face au Brésil lors de la Coupe du Monde 2002.

 
Donc il y avait le travail que j'ai fait pour m'améliorer, mais il y avait aussi des joueurs comme Pedro Pauleta, comme Lilian ou comme Marc qui étaient intelligents, qui avaient un flair, qui étaient des buteurs. Donc voilà, ce n'est pas galvaudé que de dire que c'est un travail d'équipe. J'ai toujours fait à peu près des bons centres mais cette année-là y avait des joueurs qui étaient exactement là où il fallait et moi j'avais une sensibilité dans le pied qui était accrue. J'étais en confiance, heureux d'être à Bordeaux. C'est un ensemble de choses qui ont amené ces résultats. Même après, lorsque j'ai été blessé et que j'ai un peu moins joué à Bordeaux, je suis resté dans ce pourcentage de réussite. Si j'avais autant joué les deux saisons suivantes, je serais resté à 7, 8, 9 passes décisives parce que c'est un travail mental que j'avais effectué et que je travaillais beaucoup mes centres avec Bédouet. Cette année-là, à chaque fois que je centrais il y avait but ! Mais Wilmots était vraiment très intelligent. Je n'avais qu'à me préoccuper de mon geste, je savais qu'il était au point de pénalty et il avait un jeu de tête extraordinaire.


Superbe esquive de Wilmots qui évite d'un coup les tentatives de chabite de Sykora et d'olive de Rool. C'est pas le tout d'avoir un bon jeu de tête !

 

"Il s'est dit beaucoup de choses à mon sujet dans les couloirs de la fédération. Je ne peux pas en parler mais il y a eu des interventions, des trucs un peu bizarres qui se sont passés et qu'on m'a raconté après."


Quand tu es arrivé aux Girondins, on t'a tout de suite comparé à Lizarazu. Ca t'a mis la pression ?


Non car on me comparait déjà à lui quand j'étais à La Corogne, voire à Montpellier. Le premier à avoir dit que j'étais le successeur de Liza, c'était Michel Mézy (Ndlr : figure emblématique du Montpellier-Hérault). Et puis bon, ça c'est le jeu des supporters et des journalistes qui aiment bien les comparaisons. Je sais que quand je suis parti de Montpellier, dès qu'ils avaient un arrière qui montait un peu on disait que c'était le futur Bonnissel, donc pour moi ça a été la même chose avec Liza et je trouve ça plutôt flatteur. Mais je n'avais aucune pression. Quand je suis arrivé à Bordeaux, je sortais d'un année difficile avec La Corogne et j'étais persuadé que j'allais réussir ici parce que je voulais vraiment venir dans ce club. Dès que je suis arrivé je me suis senti bien, j'ai été super bien accueilli par les joueurs car je les connaissais déjà à peu près tous pour avoir joué avec eux en sélections, et je n'ai même jamais pensé à ce truc avec Liza, au fait qu'on avait un jeu similaire. Je me suis préoccupé de mes performances et de ma vie à Bordeaux, c'est tout.

Dans les tribunes de Lescure il y avait une grosse attente parce que Lizarazu avait été une idole ici et vos jeux offensifs faits de débordements se ressemblaient, donc la comparaison revenait souvent.

Disons qu'en France on n'a pas été nombreux à avoir ce style de jeu. C'est-à-dire savoir défendre, savoir animer un côté et savoir centrer. Le seul regret que je peux avoir, c'est d'avoir jouer à la même période que Liza, de ne pas jouer maintenant pour pouvoir prendre sa suite (rires). On était deux arrières gauche avec les mêmes caractéristiques, après il y a des détails qui font que Liza a fait sa carrière et que j'ai fait la mienne. Mais c'est vrai qu'on a un jeu et une mentalité assez similaires.

On notera qu'à cette époque les légendes étaient déjà de très bonne facture.

Justement, tu as été capitaine de l'Equipe de France espoirs et de l'Equipe de France A', mais jamais appelé en A parce que barré par Lizarazu. C'est un regret ?

Non. Déjà je ne suis pas le seul, je fais partie d'une génération qui a été sacrifiée parce qu'il y a eu une génération extraordinaire qui a tout gagné, et comment changer une équipe qui gagne surtout avec un tel panache ? Non, en fait j'ai eu la malchance de jouer en même temps que cette génération, c'est comme ça. Je n'ai aucun regret parce que je pense avoir fait le maximum. Je suis persuadé que j'aurais mérité d'avoir une ou deux sélections, mais il y a des choix qui sont faits par des personnes, c'est comme ça.

Tu as eu des contacts avec un sélectionneur ?

(hésitant) Non, non... Mais je sais qu'il s'est dit beaucoup de choses à mon sujet dans les couloirs de la fédération. Je ne peux pas en parler mais il y a eu des interventions, des trucs un peu bizarres qui se sont passés et qu'on m'a raconté après. Je n'ai pas trop envie d'en parler parce que ça ne servirait à rien, mais ce sont des détails qui montrent que j'aurais dû être sélectionné à un moment. De toutes façons j'ai été tout le temps pré-sélectionné mais je n'ai jamais été appelé, donc il doit bien y avoir une explication, surtout que j'étais performant avec Bordeaux. L'explication je l'ai eue, mais malheureusement trop tard. Sur le moment ça m'a mis un coup, mais après ça m'a fait plaisir de savoir qu'à un moment donné on a pensé à moi et que j'aurais dû être appelé. Dans le football il se passe des trucs qu'on ne gère pas. Mais moi je retiens surtout qu'en même temps que moi il y avait une génération extraordinaire qui nous a fait plaisir et qui nous a donné beaucoup de joie. Le revers de la médaille, c'est qu'il y a eu une génération sacrifiée et j'en faisais partie.

Le poste d'arrière latéral est un poste qui a beaucoup évolué avec le développement de schémas tactiques qui favorisent le jeu sur les côtés, il est beaucoup plus mis en lumière, il est passeur décisif... Toi qui a plusieurs décennies de football à ce poste derrière toi, comment tu analyses ça ?

Déjà, je pense que tous les postes sont devenus très importants. Avant on pouvait se permettre d'avoir à certains postes des joueurs moins doués que d'autres. Maintenant, dès qu'il y en a un qui est moins bien, ça se ressent tellement les matchs sont serrés. Quand on dit que ça se joue à pas grand chose, c'est la vérité. Il y a eu une évolution extraordinaire, c'est vrai, avec des arrières gauche comme Roberto Carlos, Ashley Cole, Wayne Bridge, Lizarazu, Armand au début, Candela ou moi qui ont montré qu'on pouvait à la fois défendre, animer un côté, marquer et faire marquer. Ensuite, l'évolution que je regrette, c'est que le meilleur buteur de L1 il est à seulement 13 buts dans un jeu très tactique et très défensif. Et on voit de moins en moins d'arrières qui montent, qui animent et qui centrent. Elle est là l'évolution.


"Il y a une grosse rivalité entre Bordeaux et Marseille et j'avoue que cela me gênait de signer à Marseille."


Tu as joué en France, en Espagne, en Angleterre et en Ecosse. Quel championnat as-tu préféré ?

Le Championnat anglais, pour le jeu qui est porté vers l'attaque avec cette notion de faire plaisir aux supporters. En plus, quand j'ai joué là bas j'avais 30 ans et il n'y avait pas toutes les contraintes qu'il peut y avoir en France ou en Espagne comme les mises au vert et les entraînements intensifs. Là bas le plus important c'est le samedi. En France on dit qu'on joue comme on s'entraîne alors que là-bas c'est pas du tout ça. Je ne dirais pas qu'en Angleterre l'entraînement est secondaire, mais le match est beaucoup plus important, alors qu'en France on a parfois l'impression que c'est le contraire. Donc à cette période de ma carrière, c'était une gestion qui me convenait. En plus les stades sont pleins, ils sont magnifiques, et il y a de très bons joueurs mêmes dans les clubs mal classés parce qu'il y a beaucoup d'argent. Donc cela donne un championnat relevé avec beaucoup d'agressivité et pas autant d'espaces que ce que l'on veut faire croire. Je peux te dire que si tu t'amuses à faire un mauvais contrôle ou à prendre ton temps là-bas, il y a deux ou trois faucheuses qui vont arriver... C'est un championnat très très physique, très très dur sur la durée parce qu'il n'y a pas de vacances en hiver. En fin de compte c'est un jeu qui m'allait bien, avec en plus cette auto-gestion. Si je ne voulais pas m'entraîner l'après-midi je ne m'entraînais pas, l'essentiel étant d'être prêt pour le samedi.

C'est certainement pour faire plaisir à Al Fayed que Jérôme a adopté la "coupe Lady Di" lors de son passage à Fulham.
 

Ton passage à Marseille ça a été difficile en tant qu'ancien Montpelliérain et Bordelais ?


A l'époque j'avais le choix entre Sochaux et Marseille. Je me voyais plus à Sochaux, mais les choses ont fait que je suis parti à Marseille. Je vous avouerais qu'avant d'aller à Marseille j'ai eu Triaud avec qui j'ai toujours eu de bonnes relations au téléphone et on en a discuté. J'étais un peu le cul entre deux chaises parce que cela faisait huit mois que je m'entraînais avec Patrick Battiston et la réserve des Girondins et qu'en tant que joueur de Bordeaux j'ai toujours connu la rivalité entre Bordeaux et Marseille, on m'a toujours motivé dans ce sens-là. Donc me retrouver avec une offre de Marseille alors que j'étais à Bordeaux... J'ai donc eu besoin d'en parler avec le président et de l'avertir avant qu'il l'apprenne dans la presse. Il a très bien compris que je n'avais pas le choix si je voulais me relancer et là-bas il y avait tout pour ça : tous les matchs passent à la télé, il y a de la pression, des bons joueurs... Mais c'est vrai que j'ai hésité parce que, quand même, je m'entraînais avec Bordeaux qui est le club que j'apprécie le plus avec Montpellier... Avec Montpellier il n'y a pas la même rivalité, au contraire, à Montpellier on supporte Marseille. Mais c'est vrai que depuis les années 80 il y a une grosse rivalité entre Bordeaux et Marseille et j'avoue que cela me gênait. Mais bon, j'y suis allé, j'étais content parce que ça faisait un an et demi que je n'avais pas joué et qu'après mes opérations, il y a des docteurs qui ont dit que je ne pourrais plus rejouer, donc ça prouvait que j'étais toujours le même et que je savais toujours taper dans un ballon.


Après avoir joué aux côtés de Zidane et Rivaldo, Jérôme s'apprête à évoluer aux côtés de Toifilou Maoulida. On notera sa joie toute en retenue.


La conversation que tu as eue avec Jean-Louis Triaud ou même la façon dont nous t'avons contacté pour cette interview montrent bien que tu es quelqu'un d'entier et de franc. Est-ce que c'est difficile d'évoluer dans le milieu du football professionnel avec ce type de caractère ?

Oui, c'est difficile. Comme dans tous les métiers, parfois on voit des trucs qui ne nous correspondent pas, qui ne sont pas en adéquation avec ce qu'on veut faire alors qu'on a rêvé de ce sport, mais il faut mettre de l'eau dans son vin, savoir parfois fermer les yeux. Je t'avoue que j'aurais dû le faire plus souvent, j'aurais dû me mettre plus en retrait parfois, mais j'ai été éduqué comme ça. Si c'était à refaire je ne referais pas pareil, je prendrais plus de précautions. Quand tu lis les journaux, tous les entraîneurs disent qu'ils veulent des joueurs de caractère, tous. Le problème c'est que quand ils en ont, faut les gérer, les gens qui ont du caractère. Et là, il y a souvent des petits problèmes, tu vois ? Aujourd'hui j'ai compris pas mal de choses. J'ai joué dans différents pays, presque que dans des grands clubs, avec des gens différents, des gestions différentes, et aujourd'hui je ferais totalement différemment.

Quand tu parles de regrets, c'est par rapport à des relations avec des entraîneurs, des joueurs, la presse ?

Tu sais, avec les joueurs c'est facile. Si ça va, c'est une grosse complicité, si ça va pas, tu peux avoir une bonne explication, même en venir aux mains, et après c'est bon, c'est fini. Après ça se passe sur le terrain et là tu peux pas tricher. S'il y en un qui te carotte, tout le monde va le voir. Parmi les gens qui regardent, il y a des spécialistes, il y a des journalistes, des sélectionneurs, des entraîneurs, donc si il y a un malaise ils vont le voir. Le truc c'est quand tu parles à des journalistes ou des gens de l'entourage du club qui n'ont pas cette sensibilité de footballeur et à qui tu ne peux pas parler comme à un collègue. C'est là qu'il faut prendre des gants, faire un gros travail de communication, peser tes mots, bien te faire comprendre pour ne pas qu'il y ait d'ambiguïté et qu'on ne puisse pas détourner tes paroles en les mettant dans un autre contexte. Ca, ça s'apprend. Je ne l'ai malheureusement appris qu'à la fin de ma carrière par des cours de communication, mais ça s'apprend. Par rapport à ce qu'est devenu le foot, la communication c'est très très important, on ne peut plus dire ce qu'on veut. Il y a des messages qui sont importants, qui vont rester, d'autres non. Quand on est joueur professionnel, on est médiatisé et on ne peut pas se tromper. Alors c'est vrai que c'est un peu barbant pour les gens qui écoutent et qui trouvent que c'est de la langue de bois, mais aujourd'hui c'est obligatoire. Donc oui, à ce niveau-là je changerais des trucs.

Malgré tout cela, tu t'es fait des amis grâce au football ?

Oui, bien sûr. Mes meilleurs amis ce sont ceux qui ont galéré avec moi au centre de formation de Montpellier. A Bordeaux mon grand ami c'est François Grenet, on a toujours été sur la même longueur d'ondes.

François Grenet, parce qu'on a tous besoin d'un ami Basque.
 

Quel est le meilleur joueur avec lequel tu as joué, d'un point de vue technico-tactique ?

C'est dur... C'est dur parce que j'ai eu la chance de jouer avec de grands, grands joueurs.

Tu as joué avec Rivaldo...

J'ai joué avec Rivaldo, j'ai joué avec Zidane... Celui qui m'a le plus impressionné c'est Zidane. Même à 20 ans il était extraordinaire. Rivaldo avait un pied gauche monstrueux.




Ca va, tu n'es pas ridicule en citant ces deux-là.


Sinon il y a aussi des joueurs beaucoup moins connus, comme Donato à La Corogne. Le mec avait 38 ans, il courait à 2 à l'heure, il avait le bide d'une femme enceinte de 2 mois et c'était un joueur ex-tra-or-di-naire. Il savait tout faire. Mais quand t'as eu la chance de jouer dans des grands clubs, t'as eu la chance de rencontrer beaucoup de joueurs très très doués. Dugarry était techniquement extraordinaire, magnifique. C'était vraiment un plaisir de le voir jouer.


Donato, sur le point d'accoucher.


"Micoud est venu à Bordeaux pour se faire plaisir, il n'est pas venu pour voler l'argent ! Il faut quand même arriver à faire la différence."

Et d'un point de vue relationnel, en tant que coéquipier, quel est le joueur avec lequel tu as préféré jouer ?

J'ai pris beaucoup de plaisir à jouer avec Johan Micoud. Je me suis régalé en Angleterre avec Legwinski qui en plus m'avait fait venir à Fulham. Lui c'est vraiment un ami très très proche dans le football, il y a une relation énorme entre nous. Sinon, il y en a plein, je n'ai jamais trop eu de problèmes avec mes coéquipiers. C'est vrai que quand je suis arrivé à Bordeaux, je savais exactement comment il fallait jouer avec Jo, où il fallait aller et comment il fallait y aller. C'était facile.

Sylvain Legwinski, parce qu'on a tous besoin d'un ami barbu.

Micoud, c'est peut-être quelqu'un qui est, hélas, incompris car timide et taciturne, qu'est-ce que tu peux nous dire sur lui ?

Moi je suis totalement fan ! Quand je vais voir un match et qu'il joue, malgré tout ce qu'on peut entendre, quand il touche le ballon ça se voit. On s'en est encore aperçu hier (ndlr : Bordeaux-Nantes, 0-1).

Nous, on a été subjugué par sa première mi-temps.

Il est toujours dans les actions les plus dangereuses de Bordeaux. C'est un joueur qui a toujours été nonchalant, même quand il avait 18 ans. Il a cette attitude, cette démarche nonchalante, mais en fait il ne l'est pas. Attention, c'est un vrai gagnant ! C'est là que les gens se trompent. Il a une aisance technique, une vision et une intelligence de jeu qui font qu'il est au-dessus. Le problème, c'est que cette année il a été le bouc émissaire. Il faut toujours trouver un responsable, mais là ils n'ont pas trop réfléchi parce que quand on voit le joueur que c'est... Même quand il n'est pas bon, je le trouve bon.

Il est comment en tant que coéquipier ?

C'est un super mec ! Après, oui, c'est quelqu'un qui ne parle pas beaucoup. Mais quand il parle ce n'est pas pour rien et il faut l'écouter. Il a un énorme caractère et une conception du jeu qui est basée sur l'offensive et la notion de plaisir. C'est un altruiste. Il y en a qui se donnent la peine de comprendre, et ceux qui ne veulent pas. Le Micoud que j'ai connu à Cannes, celui avec lequel j'ai joué, et celui d'aujourd'hui, n'a pas tellement changé. Au niveau de l'état d'esprit, c'est le même. Lui, c'est la notion de plaisir. Il est venu à Bordeaux pour se faire plaisir, il n'est pas venu pour voler l'argent ! Faut quand même arriver à faire la différence. C'est un joueur qu'il faut mettre dans de bonnes conditions avec une équipe qui joue pour lui. Et ça, est-ce que les joueurs qu'il a autour de lui sont capables de l'accepter ? Dans une équipe, il y a les patrons et les porteurs d'eau, et il faut savoir se situer. Moi par rapport à Micoud j'étais un porteur d'eau. Alors que quand j'étais à Fulham, j'étais un des patrons de la défense. Faut savoir se situer. Même si techniquement j'étais pas mal, je n'avais pas sa technique et je ne l'aurai jamais.


"J'entends Ricardo parler d'organisation, c'est normal, c'est son rôle, mais il y a des joueurs qui sont capables d'amener beaucoup plus. Il faut se libérer et jouer ces deux matchs à fond et se faire plaisir."

Depuis hier soir, la situation des Girondins rappelle un peu celles que tu as vécues où on a loupé la Ligue des Champions pour 1 ou 2 points.

Je ne suis pas d'accord, ils ne l'ont pas encore loupée !

Toi, tu restes optimiste pour les Girondins ?

Oui ! Comme tous les supporters des Girondins, je suis déçu par le match d'hier, mais il reste 6 points à prendre contre des équipes qui sont largement à la portée de Bordeaux, même si ça va être difficile. Mais je suis optimiste parce que Bordeaux est une équipe plus à l'aise à l'extérieur qu'à la maison. Il faut être optimiste, sinon on reste à la maison !

Marseille et Lens sont deux clients sérieux...

Oui, et il y a Toulouse aussi qui n'est pas loin. La dernière journée peut être très importante. Il reste deux matchs, ils ont des joueurs de qualité qui doivent le comprendre et se libérer. J'entends Ricardo parler d'organisation, c'est normal, c'est son rôle, mais il y a des joueurs qui sont capables d'amener beaucoup plus. Il faut se libérer et jouer ces deux matchs à fond et se faire plaisir. Je sais qu'ils en sont capables parce qu'il y a une très belle équipe, Bordeaux a un bon groupe. Ce n'est pas un hasard si beaucoup de joueurs sont demandés et susceptibles de partir. S'ils n'étaient pas bons, ils resteraient à Bordeaux où ils iraient jouer à Libourne. Là il y a des joueurs de qualité qui doivent faire beaucoup plus que ce qu'ils ont fait hier, parce qu'ils ont été minables.


"C'est un super challenge pour Darcheville. Je ne suis pas intervenu, je ne suis pas assez proche de lui et ce ne sont pas mes oignons, mais comme vous me demandez mon avis, c'est un super choix. Il ne s'est pas trompé."



Darcheville a signé aux Rangers, tu fais partie des gens qui l'ont conseillé ?


Non. Tout ce que je peux dire c'est qu'il a signé dans un très grand club. Un très, très, très grand club. Et attention, parce que là-bas il y a de la pression. Malheureusement, je n'y ai joué que 6 mois, mais j'y ai fait la plus grosse partie de mon palmarès. C'est vraiment un très gros club au niveau des infrastructures, du stade, des supporters qui sont dans le monde entier... Grosse pression aussi avec cette rivalité religieuse avec le Celtic. C'est un très gros défi qui attend Darcheville, très gros club. Alors nous, en France, on dit que c'est en Ecosse... Bah oui, c'est en Ecosse, mais ils ont des infrastructures comme rarement j'en ai vues dans ma carrière. C'est un super challenge pour Darcheville. Si il a envie de finir comme ça, c'est un super choix. Je ne suis pas intervenu, je ne suis pas assez proche de Darcheville et ce ne sont pas mes oignons, mais comme vous me demandez mon avis, c'est un super choix. Il ne s'est pas trompé.

Le Old Firm, c'était mieux avant.


Toi, les deux seules lignes de ton palmarès, tu les a faites là bas.


Tout le monde m'enlève cette Coupe de la ligue que j'ai gagnée avec Bordeaux en 2002 ! Je n'ai pas joué la finale parce que j'étais blessé, mais j'ai joué tous les autres tours. Après, c'est vrai que j'ai gagné trois titres en Ecosse. Championnat, Coupe de la ligue et Coupe d'Ecosse. Le triplé.

Si on met dans la même équipe Jurietti, Jemmali, Dugarry, Micoud, Pavon, Cantona et Bonnissel, est-ce qu'on a besoin d'un entraîneur ?

Oui, faut toujours un entraîneur pour donner les maillots (rires).

Et cette équipe-là, elle est capable de finir tous ses matchs à onze ? (rires)

Oui, si on ne se tape pas sur la gueule dans le vestiaire (rires).

Ok, merci Jérôme. On t'enverra l'adresse du blog par sms.

Merci à vous, bonne continuation !




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